Les Français du Jour J (première partie)

Le Général De Gaulle au micro de la BBCPour la plupart, la participation de troupes françaises au débarquement se limite à l’action du Commando Kieffer. La réalité est beaucoup plus complexe. Certes, le Général De Gaulle considérait Overlord comme une opération essentiellement anglo-américaine, n’y ayant malheureusement été que fort peu associé, et surtout tardivement prévenu du déclenchement. Malgré tout, son message du 6 Juin est on ne peut plus clair : “La bataille suprême est engagée… C’est la bataille de France et c’est la bataille de la France.” (La photographie est issue du site de la fondation Charles de Gaulle dans le dossier thématique sur l’appel du 18 juin). De fait, la France Libre est présente dans les troupes d’assaut, mais aussi dans les airs, sur mer, et dans les opérations aéroportées. Et, bien évidemment, la Résistance joue un rôle de premier plan dans les préparatifs de l’opération.

Opérations aéroportées

Les Français Libres ont formé deux régiments du Special Air Service (les 3e et 4e),  chaque régiment comprenant 40 sticks (groupes d’une dizaine hommes censés être parachutés ensemble).

Émile Bouétard, sous l'uniforme des SASDans le cadre d’Overlord, 36 Français du 4e SAS (Special Air Service) sont parachutés aux premières minutes du 6 Juin (vers 0 h 30) : ils participent pour moitié à l’opération Samwest (Lieutenants Deschamps et Botella) qui a pour but la forêt de Duault, dans les Côtes d’Armor; et pour l’autre moitié à l’opération Digson (Lieutenants Marienne et Déplante) dont la drop zone se situe à Plumelec (Morbihan), à quelques kilomètres de Saint-Marcel, un des plus importants maquis de la zone Nord. Leur mission : en liaison avec la résistance intérieure, par des opérations de sabotage et de guérilla, harceler les troupes allemandes, nuire à leurs moyens de communication, ralentir autant que faire se peut la progression des unités qui ne manqueront pas de remonter vers la Normandie. C’est à Plumelec qu’ils ont, dès leur atterrissage, maille à partir avec les troupes allemandes, qui, en fait, à cet endroit, sous des troupes supplétives, Ukrainiens et Géorgiens de l’armée Vlassov. Le caporal Émile Bouétard, blessé lors de l’accrochage, est ainsi achevé. Il est 0 h 40 ce 6 juin, il est le premier mort du Jour J, et ce premier mort est donc Français. (La photographie est issue de ce très bon site sur Émile Bouétard).

Tout au long du mois de juin, d’autres parachutages suivront (Opérations Conney Parties, Lost, Grog), en différents points de la Bretagne,  destinés à renforcer les premiers pôles ou à soutenir les éléments éparpillés; dès le 12 Juin, les Allemands assaillent les troupes de Samwest, mais ne réussissent qu’à les disperser. Marienne et ses hommes auront moins de chance: le 12 juillet, dénoncés par des collaborateurs français de la Gestapo, ils sont surpris à l’aube et sommairement exécutés. La population locale aura elle aussi à subir des représailles…

Prochainement la suite de ce dossier sur les Français du Jour J.

Voici la deuxième partie de notre dossier

Les Français du Jour J (deuxième partie)

Voici la deuxième partie de notre dossier consacré aux Français du Jour J, avec la participation des Forces Navales et des Forces Aériennes Françaises Libres. Le troisième et avant-dernier volet traitera de la Résistance intérieure. Pour celles et ceux qui ont manqué le premier volet, c’est par ici.

Sur mer

Deux croiseurs français, le Georges Leygues et le Montcalm, font partie de la Western Task Force (US Navy), chargée de l’appui sur les plages américaines. Ils sont intégrés à la Force O, qui couvre la partie d’Omaha qui va de Saint-Laurent à Port-en-Bessin. (Certaines sources affirment que le Georges Leygues aurait ouvert le feu sur la batterie allemande de Longues-sur-mer (une de celles encore visibles aujourd’hui). Cependant, selon les plans prévus, cet objectif était dévolu au HMS Ajax, qui couvrait avec l’Argonaut le flan ouest de l’Eastern Task Force (Royal Navy).

Le cuirassé CourbetPour l’anecdote, on notera qu’une courte séquence du “Jour le plus long” fait référence à cette participation, puisqu’on y voit l’Amiral Jaujard expliquer à ses hommes qu’il va falloir “tirer sur notre patrie” ; l’ironie du sort étant que le rôle de l’Amiral ait été dévolu à Jean Servais, comédien de nationalité… belge.
On notera également que le vieux cuirassé Courbet, démobilisé en rade de Portsmouth depuis 1940, ira, sous la conduite d’un équipage réduit au strict minimum, mourir de sa belle mort en s’échouant près de la côte pour consolider le port artificiel d’Arromanches.

Dans les airs

Il va de soi qu’une opération comme Neptune (qui désigne le débarquement proprement dit, à ne pas confondre avec Overlord, dont Neptune n’est que la première phase) ne peut être menée à bien sans une couverture aérienne exemplaire, de protection des navires et troupes d’invasion bien entendu, mais aussi de préparation au sol par bombardement des défenses côtières.

portrait de Romain KacewLes Forces Aériennes Françaises Libres (devenues en 1943, comme les autres forces combattantes, une composante de l’Armée Française de Libération) comportaient trois groupes de chasse (Alsace, Ile-de –France et Normandie, devenu ensuite le fameux Normandie-Niemen), deux groupes de surveillance côtière (Artois et Picardie) et deux groupes de bombardement : Bretagne et Lorraine. C’est ce dernier (connu par les Britanniques sous le nom de 342e squadron), au sein duquel s’illustrèrent entre autres Pierre Mendès-France (jusqu’en 1943) et Romain Kacew (pas encore devenu Romain Gary), qui participe aux opérations de 6 Juin : à six heures, ses appareils, volant à seulement 50 pieds ( à peine plus de 15 mètres ! ) déposent sur les plages un écran de fumée qui masquera la flotte d’assaut à la vue des Allemands.

La photographie du cuirassé Courbet est extraite du site Commandant Pierre Capitaine, tandis que celle de Romain Gary provient de celui de l’ordre de la libération.

Pour la suite du dossier, c’est par là.

Les Français du Jour J (troisième partie)

La résistance intérieure

Batterie allemandeIl est bien sûr impossible de citer tous les réseaux ou les mouvements qui ont mené des actions en lien direct avec le débarquement. En amont de celui-ci, les renseignements transmis par les réseaux ont pu se révéler précieux en matière de connaissance du terrain et des défenses allemandes: par exemple, à Pégasus Bridge (voir l’article “opérations aéroportées”), les Allemands ont rasé deux bâtiments pour étendre l’espace couvert par leur puissance de feu. A l’inverse , la nouvelle de l’installation d’une batterie de DCA supplémentaire près de Carentan (le 5 juin !) arrive trop tard. De façon générale, on peut considérer qu’au moment de l’affrontement, la bataille du renseignement a largement été gagnée par les Alliés, et la résistance y est évidemment pour beaucoup.

En prévision du jour J, ont été créées, en mars 1944 par le Général De Gaulle, les Forces Françaises de l’Intérieur, qui unifient tous les combattants, en englobant obligatoirement toutes les troupes clandestines et en les organisant sur un modèle militaire. Elles sont dirigées depuis avril par le général Koenig, le vainqueur de Bir-Hakeim, qui assiste Eisenhower depuis Londres. En juin 1944, on estime qu’elles regroupent quelques 200 000 hommes. Mais, comme le Général De Gaulle lui-même l’écrit dans ses mémoires : « ce qui fait le nombre de combattants, c’est d’abord le nombre d’armes à leur disposition ». En cela, la résistance intérieure dépend étroitement du bon vouloir du commandement allié, et l’on sait qu’Enseinhower était peu enclin à faire confiance à une armée qui ne soit pas “régulière”. Son message radio du 6 juin invite clairement les patriotes à se tenir sur la réserve. Il en va bien évidemment tout autrement du Général de Gaulle : “Pour les fils de France, où qu’ils soient, quels qu’ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre, par tous les moyens dont ils disposent. Il s’agit de détruire l’ennemi, l’ennemi qui écrase et souille la patrie, l’ennemi détesté, l’ennemi déshonoré.”

Le 16 mai, le plan Caïman transmet aux combattants de l’intérieur les buts qu’ils devront s’efforcer d’atteindre. Il reprend les différents plans de destruction élaborés en concertation avec les spécialistes et chefs de mouvements et/ou de réseaux compétents sur place dans les différents domaines: plan vert pour les voies ferrées, violet pour les télécommunications, bleu pour les centrales électriques, plan tortue pour les routes, etc…

drapeau FFL FFIL’annonce de l’arrivée des Alliés sur les plages du débarquement donne bien entendu le signal d’une action généralisée. C’est le fameux épisode des messages codés, le plus célèbre, les vers de Verlaine repris dans “Le jour le plus long“, n’étant qu’un parmi tant d’autres. La Bretagne, qui foisonne de maquisards, et a vu arriver les parachutistes des SAS (voir plus haut), voit près de 30 000 hommes se soulever pour harceler l’ennemi, donnant lieu parfois, comme le 18 Juin, à Saint-Marcel, près de Malestroit, à de véritables batailles rangées. L’occupant se verra bientôt bloqué dans les grandes villes et les ports. Quand les blindés de Patton, après la percée d’Avranches, arrivent en Août, les FFI ont déjà fait 3000 prisonniers, et 1800 allemands sont morts.

Après la guerre, le Général Eisenhower évaluera l’apport de la résistance dans la bataille de Normandie, puis de France, comme ayant été l’équivalent de 15 divisions. Certains historiens ont jugé l’estimation trop haute. Peut-être, mais il ne s’agit de l’évaluer que d’un point de vue militaire, et la Résistance, c’est bien évidemment beaucoup plus que ce simple aspect.

Le commando Kieffer

Le quatrième et dernier volet de notre dossier sur les français du Jour J, celui sur le commando du commandant Philippe Kieffer fait l’objet d’un article dédié. A venir prochainement.

Retrouver l’intégralité du dossier ici

Le commando Kieffer (dernière partie)

L’actualité (cf In Memoriam) nous a conduits à publier ce jour notre quatrième et dernier volet de votre dossier sur les français du Jour J, celui sur le commando Kieffer.

Le 1er Bataillon de Fusiliers-Marins Commandos, placé dès l’origine sous le commandement de l’enseigne de Vaisseau Phillipe Kieffer, a été constitué en Grande-Bretagne et intégré à la 1st Special Service Brigade, commandée par Lord Lovat (voir Sword beach).

Ces commandos répondent à une nécessité très tôt entrevue : le jour de l’assaut contre la « forteresse Europe », les Alliés auront besoin de petites unités, légères et mobiles, capables de mener des actions de destruction ou de renseignement derrière les lignes ennemies. Dès le printemps 1942, le Général De Gaulle demande à l’amirauté britannique qu’un commando français de 400 hommes existe au sein de ces forces spéciales. Les Britanniques saisissent l’opportunité d’autant plus volontiers que l’on sait déjà – même si l’on ne sait pas exactement où – qu’un débarquement de grande ampleur aura lieu en France : des soldats parlant la langue – voire connaissant le pays – sont donc les bienvenus.

Commandant Philippe Kieffer

commandant Philippe Kieffer et son commandoPhilippe Kieffer sera leur chef. Fils d’une mère anglaise et d’un père alsacien ayant fui l’annexion, il naît le 24 Octobre 1899 à Haïti. Après des études à Jersey et à Paris, il se lance dans la banque, à Haïti d’abord, puis en Amérique du Nord. Officier de réserve, il se présente comme volontaire et entre dans la Marine dès septembre 1939 comme officier du chiffre et interprète, puisque parfaitement bilingue. C’est à ce titre qu’il participe à l’opération Dynamo, l’évacuation de Dunkerque. Dès le 19 juin 1940, il part pour Londres et s’engage dans les Forces Navales Françaises Libres le jour même de leur création , le 1er Juillet.

En 1942, il constitue dans les environs de Portsmouth, avec quelques poignées de volontaires, la 1ère “troop” de commandos français. Ses hommes, dont près d’un tiers sont bretons (figure notamment parmi eux Gwen-Aël Bolloré, futur chef de l’entreprise du même nom : à 17 ans, il a revendu son cheval pour se procurer le bateau qui l’amènera en Angleterre ; c’est comme infirmier qu’il débarquera le 6 juin), vont subir en Écosse, dans les Highlands, dans le cadre austère du château d’Achnacarry, un entraînement particulièrement sévère.

Pour le 14 juillet 1942, une compagnie défile dans les rues de Londres. Quelques semaines plus tard, c’est l’opération Jubilé, le raid sur Dieppe. En 1943, les “troops” sont au nombre de trois : la 1, la 8, et une troisième d’appui, constituée de mitrailleuses (les K-Guns). En février 1944, c’est le raid sur Wassenaar (Pays-Bas), au cours duquel le capitaine Trépel trouve la mort.

stele commando KiefferLe 6 juin, peu avant huit heures, ils sont les premiers à débarquer sur ce secteur à Sword, sur la plage de Colleville-Montgomery. Malgré des pertes sévères, en morts et surtout en blessés (Kieffer lui-même, qui poursuit néanmoins le combat) ils progressent rapidement sur la plage, s’emparent des blockhaus, d’une pièce d’artillerie, avant de s’enfoncer vers Riva-Bella dont ils prendront le casino, puis de s’avancer plus avant dans les terres. A 16 h 30, ils réalisent la jonction avec les troupes britanniques de la 6e Division aéroportée à Pégasus Bridge. Le soir, 25 % de l’effectif est hors de combat, et l’on déplore dix morts, dont deux officiers. Le 1er BFMC poursuivra la bataille de Normandie jusqu’au bout. C’est au lendemain de la libération de Paris, fin août, que le bataillon est renvoyé en Grande Bretagne pour être mis au repos et recomplété. Sur les 177 hommes débarqués le 6 juin, seuls 27 sont encore en état de se battre.
Depuis 1984, un monument élevé à Ouistreham commémore le souvenir du commando Kieffer.

Formés par les britanniques, les Fusiliers-Marins Commandos sont, aujourd’hui encore, la seule unité de l’armée française à porter leur béret (vert) à l’anglaise, c’est-à-dire en sens inverse : couché à droite, insigne à gauche.  Ils sont constitués en six commandos, dont trois portent le nom d’officiers du 1er BFMC : Trépel (voir ci-dessus) Hubert (le lieutenant Hubert fait partie des victimes de Ouistreham dès le 6 au matin), et depuis 2008, Kieffer.

Après avoir été conseiller général et député, Philippe Kieffer s’est éteint en 1962 dans sa maison de Cormeilles-en-Parisis, non sans avoir eu le temps de servir de conseiller au film “Le jour le plus long” (voir ci-après). Il est inhumé à Grandcamps-Maisy (Calvados), cf la photo ci-dessous.

stele commando kieffer

Le jour le plus long

Le film fait une place notable aux hommes du commando Kieffer. Une fois n’est pas coutume : si les personnages campés par Georges Wilson et Jean-Louis Barrault, qui incarnent respectivement le maire et le curé de Sainte-Mère-Eglise, n’appellent aucune remarque particulière, il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont Hollywood en général, et Darryl Zanuck en particulier, percevaient les Français ; si l’on en prend pour preuve le personnage joué par Bourvil, qui, coiffé d’un casque de pompier, brave les balles et les obus une bouteille de Champagne à la main pour souhaiter la bienvenue aux libérateurs : hommage à l’éternelle tradition d’hospitalité française peut-être, mais curieuse conception de l’élu local malgré tout.

Cela dit, est-ce l’uniforme ? Toujours-est-il que ces Français-là ont le traitement qu’ils méritent.
On l’a dit plus haut, Philippe Kieffer lui-même figure parmi les (innombrables) conseillers techniques du film, la plupart étant eux-mêmes d’anciens protagonistes, souvent de premier plan. Son rôle est tenu par Christian Marquand, que l’on voit d’abord s’adresser à ses hommes lorsqu’il leur présente la maquette de l’assaut alors qu’ils sont encore à bord du bateau. Dans un plan furtif, on peut reconnaître un simple figurant qui s’illustrera par la suite :  Bernard Fresson.

On suit ensuite l’action du commando Kieffer, notamment lors de la prise du casino de Ouistreham, laquelle fut reconstituée à Port-en-Bessin, ce qui ne frappe pas à première vue, mais qu’il est possible de remarquer lorsque l’on connaît les lieux (on peut distinguer la tour Vauban).  Sauf que… le casino n’en était déjà plus un à ce moment, remplacé par un bunker. Pour ce qui concerne l’intervention des bonnes sœurs (avec à leur tête Madeleine Renaud), aucune source historique sérieuse ne vient corroborer le fait. Ainsi cette séquence est-elle sans doute une des plus approximatives du film. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là…

La photographie du commando Kieffer entouré de ses hommes vient du site Internet Vive la Résistance et celle de la stèle vient du site du Musée de tradition des fusiliers marins et commandos.